Alain Exiga
Chronique de l'an 40...
n°9
"C'est moi seul que l'histoire jugera."
Dès
le 17 juin, quand Pétain a annoncé :
« Il faut cesser le
combat », Hitler sait que la France a
renoncé. Expert en symboles et en
mise en scène, il fait transporter le wagon-lit de la
victoire de 1918, des
Invalides à Rethondes dans la clairière
où Foch consacra le triomphe de nos
armes.
C’est
là qu’il se rend en personne, avec Göring
et d’autres chefs militaires, pour
signifier son diktat aux Français
écrasés. Les deux tiers du territoire, les
plus riches, occupés ; les prisonniers,
près de deux millions, enfermés
jusqu’à la signature d’un
traité de paix qui ne viendra jamais, la flotte
désarmée dans ses ports d’attache
d’avant guerre, en grande partie sur la côte
atlantique, donc de fait sous contrôle allemand ;
des frais d’occupation
exorbitants.
Il
n’y a rien à discuter. Il n’y a plus
qu’à signer. Et nos
délégués ulcérés
doivent encore se rendre à Rome signer l’autre
armistice, celui du coup de
poignard dans le dos, avec Mussolini. C’est fait le 25 juin.
Des millions de
Français respirent, soulagés. Mais leurs malheurs
ne sont pas terminés, ils
commencent. « Vous avez souffert. Vous souffrirez
encore, promet Pétain.
Votre vie sera dure. » En effet. Pour tous ceux qui
ont pris la route et
fui la guerre, il faut déjà pouvoir rentrer chez
soi. Certains ne le pourront
pas : les Alsaciens non germaniques, et les Juifs,
n’ont pas le droit de
franchir la ligne de démarcation du sud au nord et de
retourner en zone
désormais occupée, où ils vivaient
naguère. D’autres trouveront leur maison
détruite. Tous ne vont pas tarder à subir les
restrictions, le chômage, le
manque de tout, l’occupation d’un ennemi qui les
méprise et les traite en
esclaves.
Le
3 juillet, à Mers-el-Kébir, près
d’Oran, la flotte britannique détruit les
navires français pris au piège, tuant
1 300 marins. L’amiral Gensoul a
refusé toutes les offres de son allié
d’hier : rallier des ports anglais
ou les Antilles. De Gaulle ne condamne pas cet acte terrible :
il comprend
que Churchill ne pouvait prendre le risque de voir ces
bâtiments de guerre
tomber aux mains des Allemands.
Le
5 juillet, députés et sénateurs qui
ont pu faire le voyage se réunissent au
casino de Vichy. Convaincue par Laval, cette assemblée qui
mit au pouvoir le Front
populaire en 1936 va enterrer la République et donner les
pleins pouvoirs au
maréchal Pétain. C’est fait le 10
juillet, par 569 voix contre 80 et 17
abstentions.
Le
nouveau régime s’installe, provisoirement croit-il
car le maréchal compte bien
pouvoir siéger à Versailles, dans les
hôtels de la station thermale. Les
assemblées ne sont pas dissoutes mais mises en sommeil et
les élus gardent leur
indemnité. Pétain détient à
la fois le pouvoir exécutif, il nomme le
gouvernement, et le pouvoir législatif. Il promulgue les
lois sous cette royale
apostrophe : « Nous, Philippe
Pétain, Maréchal de France, Chef de
l’Etat… ».
Laval
dirige le gouvernement. Il compte bien que le vieux maréchal
– il n’a pour lui
que mépris – lui laissera les mains libres. Il
sera détrompé. Leur alliance, un
temps interrompue, durera finalement jusqu’en 1944, quand les
Américains
approchent de Paris. Elle permettra d’entretenir le mythe du
« mauvais » Laval et du
« bon » maréchal, qui
jouerait
double jeu pour protéger les Français.
En
attendant, ensemble, sous la poigne nazie, dans la France vaincue, ils
organisent ce qu’ils considèrent comme son
redressement et dénomment Révolution
nationale. Ses priorités sont immédiatement
évidentes.
Dès
le 3 octobre est instauré un statut des Juifs, qui les
exclut de la fonction
publique, de l’enseignement, de la presse, de la radio, du
cinéma, du théâtre.
« Nous avons assez pleuré, se
réjouit Darnand, qui vient de créer la
Légion des combattants. Nous avons besoin maintenant que les
vrais Français patriotes
remplacent les métèques, les Juifs et les
étrangers. »
Et
le 24 octobre, dans la petite gare de Montoire-sur-le-Loir,
Pétain rencontre
Hitler et lui serre la main sous l’œil des
caméras. Le 30, il annonce à la
radio : « C’est dans
l’honneur que j’entre aujourd’hui dans la
voie
de la collaboration. C’est moi seul que l’Histoire
jugera. »
à suivre...
